Petite réflexion sur ZAVATA et le copyleft
Publié le : 10 novembre 2007 — par druith
Ceux qui visitent mon blog depuis plusieurs mois ont déjà dû entendre parler de l’association ZAVATA. Peut-être vous êtes-vous même renseignés dessus sans attendre que j’écrive un article sur cette association, dont je pense pouvoir me déclarer membre (peu) actif (mea culpa)…
Suite à une discussion, qui remonte à plusieurs mois, avec Gaël Chapo sur le copyleft en arts plastiques, j’avais proposé à celui-ci de mettre mes idées et interrogations par écrit afin de pouvoir s’en servir comme base de réflexion : c’est le but de l’article qui suit. Ne vous méprenez pas, je n’y critique ni ZAVATA ni le libre, et je n’essaie pas de péter plus haut que me le permettent mes petites fesses, je tente juste de faire partager à tout le monde mes doutes existenciels autour de ce thème qui m’est cher.
Afin de pouvoir poser les bases de ma réflexion, je vous propose d’aller lire la description de ce qu’est ZAVATA et que vous pouvez trouver avec d’autres texte sur leur blog à cet emplacement.
Dans l’ensemble, je partage entièrement les idéaux et objectifs proposés par ZAVATA. Pourtant, lorsque je réfléchis à cela en prenant en considération mon propre travail plastique, je me heurte à certaines interrogations et doutes…
Mon travail personnel consiste en la réalisation de peintures. Or, lorsque Gaël Chapo m’a signalé que l’ensemble des oeuvres mises dans la base de donnée de ZAVATA devaient être placées sous copyleft, j’ai répondu sans hésitation que cela n’avait strictement aucune importance à mes yeux (un peu par provocation bien sûr) ! Cela pourrait sembler être un élan de générosité absolu de ma part, mais en fait non : c’est simplement que de toute façon, je me demande si cela a un sens de placer mon travail artistique sous copyleft.
Pour préciser ma pensée, il faut peut-être réfléchir à ce qu’est le copyleft. Tout le monde connaît l’annecdote donnée par Stallman dans Le Projet GNU sur le jeu de mot de Don Hopkins qui aurait rédigé sur une enveloppe « Copyleft – all rights reversed. » (« Gauche d’auteur – tous droits renversés. »). Mais copyleft n’est pas une licence à part entière, l’expression désigne plutôt un type de licence dont le but est de soulager une création (artistique ou non) des contraintes du copyright. Or, placer son travail sous copyleft, ça sonne bien, ça ronronne aux oreilles, mais ça ne signifie rien si l’on ne précise pas la licence exacte utilisée ! Il existe tellement de variantes au copyleft qu’il est essentiel de préciser la licence exacte que l’on utilise pour notre projet. Premier point obscur au niveau du projet Zavata donc… Les images du site sont sous copyleft, certes, mais quel copyleft ?
Ceci d’ailleurs est d’autant plus important lorsque l’on parle de créations artistiques que l’expression dans le domaine des arts est on ne peut plus ambigüe et imprécise. Autant en informatique, le libre se regroupe majoritairement autour de la licence GNU GPL de la Free Software Foundation ou de façon encore plus permissive autour de la Licence BSD qui possèdent toutes deux une philosophie explicite et réfléchie [1]. Autant dans le domaine de la création artistique, on ne trouve que les licences Art Libre (assez sérieuse mais peu utilisée) et Creative Commons qui est la plus connue et qui justement, est celle qui pose problème. Un texte très intéressant et dont je partage parfaitement l’avis a été proposé par Florent Verschelde (alias mpop) sur le site de Framasoft à propos de la licence Creative Commons. J’invite tout le monde à le lire, et à comprendre en quoi l’utilisation de cette licence peut être remise en question vis-à -vis de la culture libre, puisqu’elle ne prend en compte qu’un aspect restreint du copyleft. La licence Art Libre est plus proche me semble-t’il de la vision qui est celle de ZAVATA, puisqu’en plus de la libre diffusion des créations elle offre aussi la liberté de modifier une oeuvre et ne prend pas compte la restriction commerciale comme le font les licences Creative Commons qui, bien souvent, n’autorisent la libre diffusion d’une oeuvre uniquement que dans un but non-commercial ! Il faudra alors m’expliquer en quoi cette licence si en vogue, diffère de la protection de la propriété intelectuelle qui protège toute création quelle qu’elle soit, de façon a priori, sans avoir à afficher un logo qui, puisque inutile, se contente de polluer la vision du visiteur/spectateur de l’oeuvre.
Bref, il règne, me semble-t’il, une certaine confusion au niveau de la création artistique autour de la notion de copyleft, et il me paraît essentiel de mieux définir la licence sur laquelle s’appuie ZAVATA sous peine d’être perçu comme une association surfant sur un effet de mode comme le font des milliers de photographes sur des sites comme flickr !
Allographie, autographie, aura et culture de la libre diffusion
Une fois le problème de la licence éclairci, se présente à moi le réel problème pour toute volontée d’apposer le copyleft sur un ensemble d’œuvre. Il me semble effectivement que toutes les créations artistiques ne peuvent simplement pas respecter toutes les conditions fondamentales exigées par une culture libre.
Nelson Goodman propose deux concepts qui me semblent importants pour le débat autour de la culture libre et je suis surpris de n’avoir encore trouvé personne de plus qualifié que moi pour en avoir étudié les conséquences sur ce fameux copyleft artistique. Ces deux notions sont celles d’allographie et d’autographie. Pour résumer rapidement (si cela est possible), les Å“uvres autographiques sont des Å“uvres où la notion d’original et de faux sont essentielles à l’existence même de l’œuvre. Goodman prend sur ce point l’exemple des Å“uvres picturales : une peinture de Rubens est une Å“uvre qui n’existe que dans son unicité et toute copie de celle-ci sera par conséquent un faux puisque non réalisée par Rubens. Une Å“uvre allographique elle, est une Å“uvre non soumise à cette contrainte et pouvant être reproduite à l’infinie sans perdre sa caractéristique d’œuvre. L’exemple évoqué par Goodman est celui d’une partition de musique ou d’une Å“uvre littéraire… Prenons une partition de Mozart : eh bien je peux en recopier autant que je veux le contenu, je peux même la jouer moi-même et ce, sans même être un virtuose : cela restera l’œuvre de mozart, et ma piètre qualité d’interprète ne retirera rien à la qualité reconnue de l’œuvre écrite par Mozart.
Sous de nombreux points, l’allographie et l’autographie goodmanienne peuvent être rapprochées de la Critique de la Reproductibilité Technique de Walter Benjamin, une réflexion sans doute mieux maîtrisée et plus connue des artistes et étudiants en arts plastiques. La question qui est la nôtre concerne donc l’originalité d’une œuvre et de la perte d’aura qui découle de sa reproduction. Pourtant, si j’ai bien compris l’idée d’autographie, il me semble que ce concept ne s’applique pas uniquement au niveau artistique mais aussi au niveau de la vie de tous les jours. Comme je m’intéresse beaucoup (on l’aura compris en visitant mon blog ou en regardant mon sujet de mémoire) à l’objet, prenons donc l’exemple de l’ours en peluche de notre enfance : celui-ci a été créé en de multiples exemplaires et plutôt qu’un objet, on pourrait même le considérer comme un pur produit issu de la société de consommation. Pourtant, cet ours en peluche dont il existe des milliers de copies de par le monde, je lui ai donné un nom, j’ai fini par y décharger mon affection enfantine et il est devenu rapidemment quelque chose d’unique (un fétiche ?). Bien sûr, il serait possible de reproduire celui-ci une nouvelle fois en réutilisant le patron qui a servit à sa fabrication. Il serait même possible de conférer à ces nouveaux ours en peluche un « aspect vieilli » comme on le fait avec les jeans, mais même ainsi, il est impossible de conférer à ces copies la valeur affective, symbolique et unique de mon ours en peluche !
Je pense que vous devinez donc le problème lié à la culture libre vis-à -vis de certaines Å“uvres comme mes peintures par exemple : on peut parfaitement prendre ma peinture en photo haute résolution et la mettre sur le site internet de ZAVATA. On peut même donner le droit aux visiteurs du site d’imprimer cette peinture chez eux en taille réelle et de l’afficher sur leur mur sans me payer aucun royalties. Au fond, je pourrais même expliquer mes petits secrets de peintres, ceux qui me permettent de réaliser tel effet ou telle texture… Mais je ne m’engage à rien, puisqu’aucune reproduction de ma création originale ne pourra concurencer ma propre peinture et possèder son aura au sens entendu par Walter Benjamin.
En opposition à ma pratique picturale, je pourrais prendre l’exemple de Fred Bonhomme [2], photographe, ou de Grzegorz Pawlak [3], vidéaste, qui produisent des Å“uvres allographiques (du moins à mes yeux). Ceux-ci peuvent véritablement intégrer la culture du copyleft et la philosophie qui l’accompagne, et la question de mettre ou non une de leur Å“uvre en copyleft devient une vraie question ! Proposer l’ensemble de ses photographies, à la résolution d’origine, sur internet : c’est permettre à tous de possèder une copie de ses Å“uvres chez soi et d’en modifier ce qu’ils veulent, devenant par là -même co-auteur de l’œuvre ! Et cela implique beaucoup plus de choses que lorsque je mets moi une bête reproduction d’une peinture à disposition des internautes…
Oui, mais…
Vous me direz, « c’est bien Thomas, tu as bien retenu tes cours de la fac mais au final, tes peintures, en les plaçant sous copyleft, tu permets à un autre artiste de s’en inspirer et de créer à son tour, à partir de ta peinture originelle, une autre œuvre tout aussi originale, donc le copyleft a aussi un sens pour tes peintures ! »
Oui, sûrement… Mais alors de ce point de vue là , les licences copylefts posent plus de contraintes que pas de licence du tout non ?
Parce qu’il me semble qu’il ne faut pas oublier l’histoire de l’art non plus dans cette affaire, et que depuis les origines de l’art, tout artiste copie et s’inspire de ses maîtres et des collègues sans rien demander à personne et sans que rien ne lui soit reproché ! Qui m’interdira de copier l’Olympiade de Manet ? Lui même ne s’était-il pas inspiré de Titien, qui lui-même tenait la scène de son maître ? Et aujourd’hui, combien d’artistes contemporain utilisent avec ou sans intelligence le concept de ready made sans avoir à marquer à côté de leur nom celui de Duchamp sur le cartel ?
En Appliquant une licence de type copyleft à mes peintures, je risque d’aller paradoxalement dans le sens contraire de l’idée qui a motivée la création de cette notion. Imaginons par exemple que les frères Van Eycks aient posés un copyleft sur leurs peintures. Ma première interrogation est de savoir ce que protégerait cette licence : la technique même, inovante, de la peinture à l’huile ? le sujet de ces peintures ? le style de ces peintures ? tout cela à la fois ? Je ne sais pas quelle réponse apporter ici. Mais dans tous les cas, on peut dire que ces maîtres ont inspirés des centaines de peintres à leur époque. Ces peintres auraient alors dû, à chaque fois qu’ils s’inspiraient des frères van Eyck accoller le nom de ces artistes à côté du leur et une telle licence serait dès lors devenue un blocage à la libre évolution des arts plutôt qu’une aide pour cette évolution.
Pour cela, il faudrait déjà qu’un artiste soit capable de citer avec précision chaque œuvre et artiste qui inspire son travail. En ce qui me concerne, j’en suis incapable. Ma culture visuelle augmente de jour en jour, et lorsque je commence une toile, je ne serais pas capable de dire quelle image ou œuvre me l’a inspirée ! Tout cela opère de façon inconsciente et l’exercice est donc absurde et impossible. Vous direz que je caricature, et vous n’aurez peut-être pas tort, mais mon but est uniquement de souligner qu’au niveau des arts plastiques au moins, l’idéal prôné par le libre a toujours existé dans la limite du possible. Un artiste plasticien est libre de s’inspirer de qui il veut, et il sera le premier à parler des sources essentielles de son travail, des références philosophiques ou artistiques qui l’on conduit à son travail fini sans être touché par les problèmatiques de licences beaucoup plus présentes dans les arts graphiques et, depuis quelques années, autour de la musique que dans le champ de l’art pour l’art.
À mes yeux, les arts plastiques sont les héritiers d’un lourd bagage et d’une longue histoire qui fait que ceux-ci agissent d’eux même dans une optique où on laisse le créateur entièrement libre de s’inspirer et de plagier comme bon lui semble. En allant plus loin, je dirais même que pour devenir un artiste reconnu il faut de toute façon être original, d’une façon ou d’une autre et que la difficulté n’a jamais été de pouvoir ou non s’inspirer des autres œuvres mais bien d’avantage de s’en détacher !
Cela veut-il dire que je critique l’idée d’une culture du libre dans les arts ? Non, je pense seulement qu’il s’agit d’un combat absurde dans certaines branches, et qu’il faut mieux réfléchir le concept de liberté en art et ne pas simplement se faire emporter par une vague enthousiaste qui ressemble parfois à un simple effet de mode (Comme cela arrive tôt ou tard à chaque mouvement de pensée). En informatique, je suis le premier à soutenir et à participer (à mon humble niveau) à la diffusion du libre, de Linux et de la pensée qui l’accompagne ; je suis aussi choqué que les autres lorsque l’on tente d’apposer des contrôles injustes liés à certains supports comme les cds et les dvd ou à certains formats comme le mp3 ; mais seulement, il me semble qu’à généraliser sans y réfléchir la culture libre à tous les domaines possibles et imaginables, on ne finisse par se transformer en Don Quichotte et à charger des moulins à vents en se croyant héroïques. Pour résumer mon point de vue, je reprendrais cette phrase que Cyrano de Bergerac réplique à Roxane : « Je crains tant que parmi cette alchimie exquise, le vrai du sentiment ne se volatilise » et d’ajouter ensuite : « et que le fin du fin, ne soit la fin des fins. »
La réflexion que je viens de proposer peut, je le pense, être réfutée en parti, et j’encourage justement tous ceux qui ont eu le courage de lire celle-ci de réagir dans les commentaires ou sur leur propre site/blog. Comme je l’ai dis plus haut, ceci n’est qu’une base de travail, ou plus précisèment, une tentative pour formuler l’intuition qui est la mienne sur cette question de la culture libre. J’ai conscience d’avoir à la fois écrit un article trop long et d’avoir pourtant survolé trop succintement les différentes idées que je propose… Soyez convaincus que mes recherches sur la culture libre ne s’arrêteront pas là , j’ai bien l’intention de creuser davantage ce thème qui me passionne.
J’espère que les membres de ZAVATA réagiront au débat que je leur propose ici…









Bien, cher Druith, je vois que tu ne peux finalement t’empecher de faire des recherches… Plus sérieusement, c’est une question très importante que tu soulèves là , et je crois qu’on n’a pas fini d’en débattre étant donné la manière dont je comprends Goodman moi-même.
Il y a une problématique sous-jacente à cet effet de mode, qui est cette facilité à inscrire la création sous la bannière du copyleft, et revendiquer un tel positionnement contre les courants mainstream du commerce (ô combien gerbant) de l’art… Mais plus pragmatiquement, il parait difficile de s’en sortir matériellement comme artiste en usant de cette “licence”, il s’agit bien de la survie pure et simple pour celui ou celle qui voudrait avoir le privilège de vivre de son art (sans se nourrir de raviolis et d’oeufs 24/24).
Tant que le copyleft et ses ramifications demeurent un effet contenu, à faible ampleur, son existence demeure possible, mais une généralisation de ces principes de liberté détruirait sans doute possible les énergies créatives (et les contraintes qui les stimulent également) en se dissipant dans une masse chaotique, hormis si on atteint un jour l’apogée de la culture humaine sous la férule des enseignements d’un bisounours…
Bref, je me tais, on en reparlera bientôt, mais j’ai bien l’impression que tu as ferré un gros poisson avec ce débat, tu n’as pas fini d’en discuter.
Merci pour le comm Greg.
C’est effectivemment un sujet qui va me chatouiller un peu, mais pour le moment, toi et moi, ça va surtout être la question des genres en art contemporain qui devrait nous préoccuper un peu…